Et si,
plutôt que les milliardaires,
on visait les millionnaires ?

< dimanche 29 janvier 2023 >
Chronique

Sale temps pour les milliardaires : tandis que l'ONG OXFAM incite à diviser leur nombre par deux avant de les « abolir », Marine Tondelier appelle, à la tribune de la NUPES, à construire la France sans eux…

Le chroniqueur de langue n'est pas habilité à se prononcer ici sur le fond. Sur le plan strictement orthographique, en revanche, difficile de vous cacher qu'il se séparerait plus volontiers des… millionnaires. Ces derniers ont d'abord contre eux d'appartenir à la famille maudite des mots qui comportent plus d'une consonne double. On ne sait que trop ce qui se passe en pareil cas : l'usager moyen a la mauvaise habitude d'en supprimer une ! C'est l'un des deux « t » de la flottille qui tombe à l'eau, l'un des deux « l » de la mallette qui se fait la malle, l'un des deux « r » du nourrisson qui se voit régurgiter par ce dernier. Dans le cas qui nous occupe, c'est plutôt la seconde consonne double qui aurait tendance à souffrir. Pour la première, en effet, difficile de ne pas mettre… dans le mill- !

Et comme si ça ne suffisait pas au malheur de notre vocable, celui-ci a également à souffrir de la concurrence déloyale de l'anglais qui, lui, se satisfait d'un « n » unique ! Le succès planétaire du film Slumdog Millionaire n'a évidemment rien arrangé.

On n'ira pas prétendre que cette faute compte parmi les plus répandues dans l'Hexagone. Elle l'est néanmoins assez pour avoir pollué jusqu'aux colonnes d'un Figaro qui, d'ordinaire, n'entend point badiner avec l'orthographe : « Ces jeunes millionaires du poker sur internet » ; « Selon une étude du Boston Consulting Group, le nombre de millionaires est reparti à la hausse en 2012 après une année de stagnation ».

Pourquoi si peu de « n » ? C'est pourtant peu dire que, si les mots comme légionnaire sont légion dans la langue de Molière, la finale -onaire n'y a pas, elle, dépassé le stade… embryonnaire ! Pour un limonaire qui pleure en solitaire sa romance au cœur d'une fête foraine, combien de missionnaires, de commissionnaires et de coreligionnaires ? Pour deux malheureuses coronaires qui travaillent à notre prochain infarctus dans notre cœur à nous, combien de fonctionnaires, de réactionnaires et de révolutionnaires ?

Avis aux éventuels pétitionnaires, donc : à tant faire que de cibler les nantis, prenons-nous-en de préférence aux millionnaires. Ce sera autant de gagné pour les stats de Pap Ndiaye !