Le désert des « dare-dare » :
quand l'étymologie
en est réduite aux conjectures !

< dimanche 19 mars 2023 >
Chronique

Voici revenus, avec le printemps, la traditionnelle Semaine de la langue française et de la francophonie ainsi que son support emblématique, l'opération « Dis-moi dix mots ».

Au cœur de la sélection consacrée cette année à la perception du temps, la locution adverbiale dare-dare. Il y a peu de chances que l'on s'interroge sur son sens, cette dernière étant aussi populaire que familière : chacun sait qu'elle équivaut, dans un style moins académique, à « précipitamment, en toute hâte, sans délai ». On se montre plus réservé sur son origine. Le petit livret, souvent fort instructif, publié pour l'occasion par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) n'en souffle mot. Le Petit Larousse illustré se contente d'un laconique et frustrant « origine obscure ». Quant à son meilleur ennemi, le Petit Robert, il évoque la possibilité d'une onomatopée, laquelle ne sera pas d'un grand secours à une boulange volontiers présentée, aujourd'hui, comme sinistrée : le moins que l'on puisse dire, en effet, c'est que l'hypothèse ne mange pas de pain !

Les experts s'accordent pourtant à penser que ladite locution date du XVIIe siècle. Si elle n'a été recensée par l'Académie que dans la huitième édition de son Dictionnaire, soit en 1935, elle a eu les honneurs du Littré dès 1873, sous sa forme d'interjection il est vrai : s'y trouve reprise une phrase de Diderot, « Dare, dare, dare, voilà un homme qui vient en cabriolet, comme si le diable l'emportait ».

Voilà en tout cas un triplement qui étaie la probabilité, avancée par beaucoup, d'une répétition expressive, les redondances étant légion pour exprimer la vitesse (fissa fissa, illico presto, subito presto, etc.). Le Dictionnaire historique de la langue française prend, lui, davantage de risques : l'élément en question serait issu du verbe se darer, variante de se darder, qui signifiait jadis « s'élancer ».

Jean Girodet serait-il allé un peu vite dans son Dictionnaire des pièges et difficultés de la langue française en affirmant, pour prévenir les fautes d'orthographe, qu'il n'y avait « aucun rapport » avec ce dard qui fut longtemps une arme de jet ?

Ce qui est sûr, c'est qu'il sied de s'occuper dare-dare (et autrement qu'une semaine par an !) d'une langue française en passe de devenir une langue de France comme une autre.