Le français
tel qu'on le parle chez nous (4/6) :
« ne pas s'en retourner »

< dimanche 2 octobre 2022 >
Chronique

Autant vous rassurer tout de suite, s'en retourner a toujours ses entrées dans le français standard : c'est là une façon, un tantinet vieillotte, de signifier que l'on repart pour le lieu d'où l'on est venu.

À mi-chemin de cette série d'articles consacrés au parler du cru, chacun aura pourtant deviné que ce n'est pas là le sens que lui donnent encore certains locuteurs de nos contrées. Chez nous, quelqu'un qui ne se retourne pas de quelque chose ne s'en inquiète pas outre mesure, voire ne lui accorde aucune importance. Par les temps qui courent au-devant de la Coupe du monde au Qatar, il est probable que s'entendront (plus qu'elles ne se liront) des choses comme « On avait bien tenté d'alerter l'opinion sur les conditions dans lesquelles s'était déroulée la construction des stades, mais nombre d'accros du ballon rond ne s'en sont pas retournés ».

Cela dit, on a connu extensions de sens plus improbables ! On est fondé, en effet, à se retourner sur le passage de quelqu'un (par exemple d'une jolie fille pour admirer son physique, note ce coquin de Robert). Pourvu, il va sans dire, que cela se fasse dans la discrétion et ne s'accompagne pas de sifflements de mauvais aloi ! Ce demi-tour-là dit assez que la personne en question ne laisse pas indifférent, qu'elle a su nous toucher par quelque côté. Quoi de plus naturel que d'élargir le contexte en l'appliquant à des stimuli plus abstraits ?

Il n'est pas impossible qu'ait aussi joué un rôle cette acception reconnue, elle, par le français de référence : « bouleverser, choquer ». « Cette nouvelle, illustre encore Robert, l'a tout retourné. » Autrement dit, et pour conserver l'image, chaviré, chamboulé, tourneboulé, mis sens dessus dessous… Le passage à la forme pronominale va alors de soi : quiconque sait demeurer sur ses appuis — comme le dirait plus d'un commentateur du gardien de but qui ne plonge pas pour un oui ou pour un non — vit l'événement sans s'en émouvoir, peut-être même sans s'en aviser !

Les experts ès belgicismes nous expliquent cette fois que ce tour, globalement en perte de vitesse et même quasi inconnu des Bruxellois, reste fréquent dans les provinces de Liège et du Luxembourg, où l'on se retourne même après quelqu'un ! Pas un mot sur le nord de la France, mais l'auteur de ces lignes peut témoigner que, durant son enfance au moins, ses oreilles de Flamand ont souvent sifflé…