Que diriez-vous d'un petit tour
de « passe-pass » ?

< dimanche 23 mai 2021 >
Chronique

Si le passeport sanitaire ne fait pas l'unanimité sur le fond, il divise aussi sur la forme. À l'écrit (l'oral pour sa part couvre nos lacunes, rien d'étonnant que l'époque le privilégie), faut-il écrire pass ou passe ?

Les chiens auront beau aboyer, pour la caravane de Google, c'est pass ! La forme sans « e » y est vingt fois plus représentée que l'autre, mais qui aurait pu en douter ? On s'attendait moins, en revanche, que le site officiel du gouvernement ne recourût audit « e » que pour citer le chef de l'État : « Le passe sanitaire est un outil supplémentaire pour assurer la protection des Français. » Partout ailleurs dans la page, on use (vingt-quatre fois !) de pass. Dissension jusque dans le saint des saints de l'exécutif ?

Dans nos journaux, même préférence marquée pour pass. C'est le cas de la quasi-totalité de la presse quotidienne régionale qui met presque tous ses « e » dans... la même poubelle ! Situation plus équilibrée sur le plan national où, Libération mis à part, passe retrouve des couleurs. Épisodiquement dans Le Parisien, Le Figaro et le Journal du dimanche, lesquels, en l'espèce, changent d'avis comme de manchettes, mais constamment dans Le Monde et La Croix, qui en font presque leur bannière : c'est que pass sonne comme Big Ben quand les lectorats de France et de Navarre pestent de plus en plus, et non sans raison, contre l'anglomanie galopante...

Voilà pourquoi, sans doute, plus d'un journal affecte de garder ses distances en habillant le pass en question de guillemets, s'en servant comme de gestes barrières. D'aucuns feindront pourtant de voir là une abréviation plutôt qu'un anglicisme : la mode n'est-elle pas à l'apocope ? D'autres ont beau jeu de souligner que, si le nom passe a cours depuis longtemps en français, c'est moins pour désigner familièrement un passeport qu'un... passe-partout ! Pouvait-on décemment, au pays de Descartes, courir le risque d'une telle confusion ?

Vous nous direz : pourquoi vouloir à tout prix abréger ? Si laissez-passer réveille, c'est vrai, de mauvais souvenirs (et pourrait plonger dans d'autres affres, orthographiques celles-là, laisser-aller n'étant jamais bien loin), passeport n'était, lui, pas si laid et remuait même des images de voyages dont, pandémie oblige, nous avions perdu l'habitude ! Mais une syllabe de plus, vous n'y pensez pas ? Il y a belle lurette que ce n'est plus de dire les choses qui compte, mais de les dire vite...