Autour du Vieux-Port,
pas de latin, pas de quartier !

< dimanche 8 juillet 2018 >
Chronique

Qui a dit que le latin était une langue morte ? Des poissonniers marseillais se sont récemment vu dresser procès-verbal pour n'avoir pas étiqueté leurs denrées en usant des termes scientifiques idoines.

C'est que la réglementation européenne l'exige : « Lorsque toutes les espèces d'un même genre peuvent être désignées sous la même dénomination commerciale, le nom latin de l'espèce doit être indiqué sur l'étiquetage. » On ne vous dit pas la fureur des sanctionnés, lesquels, se sentant monter au nez la moutarde d'Ordralfabétix, se seraient volontiers servis de leurs poissons comme d'autant d'objets contondants, pour peu qu'un malheureux forgeron passât par là ! Les clients confondent déjà rascasse et rouget, éructaient certains, alors s'il faut maintenant appeler le grondin rouge chelidonichthys cuculus...

Il n'est pas impossible, cela dit, que la nouvelle ait plongé dans la béatitude tous ceux qui verraient d'un bon œil que l'on fît preuve du même zèle sur le terrain de la langue. Imaginez un instant que l'on nous oblige, à coups d'amendes, à connaître, pour chaque mot que nous utilisons, le vocable latin dont il dérive ! Voilà qui nous dispenserait à tout le moins de faire de l'adjectif conséquent un synonyme d'important : le repérage du verbe latin sequi (« suivre ») suffirait à valoriser bien plutôt la notion de logique, de cohérence. La somme que l'on (ne) gagne (pas) au loto est moins conséquente que considérable !

De même, le verbe obnubiler (« obscurcir l'esprit ») ressemblerait moins à un... omnibus si l'on savait ce qu'il doit au nubes (« nuage »). Quant à la mappemonde, qui donc oserait encore en faire un globe terrestre en sachant qu'elle descend tout droit du latin médiéval mappa mundi (« carte du monde ») ?

Il se murmure que le président de la République, à qui le maire des lieux, Jean-Claude Gaudin, aurait rapporté l'incident avec la faconde méridionale qu'on lui connaît, s'en serait amusé avant de promettre à son interlocuteur qu'il en faisait son affaire. Reste à savoir si ce fait du prince ne compromettrait pas la cohésion gouvernementale. Il est en effet un ministre de l'Éducation nationale qui, pour avoir appelé de ses vœux la résurrection du latin, se sera réjoui de constater que la langue de Cicéron gardait sa place dans la vie de tous les jours. Pourvu que tout ça ne finisse pas en queue de poisson !