Mignonne, allons voir si le nénufar... (1)

< vendredi 16 juin 1995 >
Chronique

S'en souvient-on ? Il y a tout juste quatre ans, la France se relevait à grand-peine d'une guerre qui l'avait mise, trois mois durant, à feu et à sang... Nous ne voulons point parler, évidemment, de cette croisade au Koweït dont les journalistes se révélèrent très vite les principaux acteurs, au risque, faute d'informations réelles, de prêcher parfois... dans le désert ; mais de cette guerre du Golfe miniature, dite aussi « du nénufar », et qui eut pour — vaste — théâtre d'opérations notre (bonne ?) vieille orthographe. Psychodrame typiquement hexagonal, où les puits débordaient de science plutôt que de pétrole, et qui délaissait les modernes missiles pour les armes de trait, prétendument d'union. De l'avis de tous, ce fut un beau conflit, aux accents tantôt graves, tantôt pathétiques, où le verbe haut voisinait avec le coup bas. Une de ces guerres picrocholines dont notre pays a le secret — il en serait même, au dire de nos voisins, le dépositaire quasi exclusif —, et qui vit fleurir les sobriquets, s'entre-déchirer les journaux, se donner libre cours les arrière-pensées politiques, avant que Maurice Druon, le 17 janvier 1991, ne mît fin à la chienlit en déclarant que toute modification devrait « être soumise à l'épreuve du temps ».

Un feu de paille ?

Quatre ans plus tard, le temps a-t-il commencé de rendre son verdict ? A priori, grande est la tentation de voir dans les « rectifications » de 1990 — au pays de l'euphémisme, il ne saurait être officiellement question de réforme — un feu de paille de plus, le énième soubresaut d'une langue qui, en l'occurrence, n'en est pas à son coup d'essai. Apparemment, en effet, c'est le statu quo : le f du nénufar est tombé à l'eau, et le Canard enchaîné continue à arborer un accent circonflexe qu'il avait, il est vrai, défendu bec et palmes. Plus étonnant : les hebdomadaires qui, à cor et à cri, avaient soutenu, voire réclamé la réforme affichent aujourd'hui un classicisme que ne désavouerait pas maître Capelo en personne ! Ainsi, on relève dans la chronique de Jacques Julliard des îlots et des goûts qui surprennent chez celui qui, hier encore, dans le Nouvel Observateur, voyait dans les tenants de l'orthographe traditionnelle « la France du béret basque et de la baguette parisienne ». Pour ce qui est du bouillant Événement du jeudi, ce n'est plus du conservatisme mais de la réaction : ne s'accroche-t-il pas à l'accent aigu d'événement quand les dictionnaires les plus tatillons ont depuis longtemps enregistré le grave ?

La réforme au piquet ?

Du côté de l'Éducation nationale, c'est également le calme plat et il faut tout l'optimisme du Syndicat national des instituteurs pour observer que « la nouvelle orthographe se met en place ». Il est vrai que François Bayrou, le ministre actuel, n'est autre que le président d'honneur de l'Asselaf, « Association pour la sauvegarde et l'expansion de la langue française », fondée précisément en 1991 pour tailler des croupières à ladite réforme...

À seule fin, pourtant, de ne pas manquer à l'objectivité, nous avons voulu pousser plus avant nos investigations et interroger ces gardiens de l'usage que sont, par nature, les dictionnaires. Verdict de ces juges souverains dans notre prochaine rubrique !

P.S. : Succéder à Michèle Latour relève de la gageure (toujours sans tréma dans les dictionnaires usuels) et ce n'est pas sans angoisse que je prends le relais (avec un s, malgré délai et... la réforme !). Au nom de ceux qui, durant onze ans, l'ont lue assidûment (l'accent circonflexe tient bon, lui aussi), je me dois de saluer sa contribution éclairée à la sauvegarde de notre langue. Puissé-je (je ne me fais pas à puissè-je) me montrer digne de l'héritage !...