Mots d'hier, graphies d'aujourd'hui...

Alliance française,
Paris, 23 mars 2017

Comme le titre de cette intervention (Mots d'hier, graphies d'aujourd'hui) le laisse penser, je ne suis pas venu vous parler stricto sensu, à l'instar de la plupart de ceux qui se seront succédé à cette tribune, de mots nouveaux. On aura compris que ce qui m'intéresse aujourd'hui, ce sont plutôt les mots qui ont changé de visage sous les coups de boutoir des Rectifications de 1990, à tout le moins depuis que celles-ci ont trouvé à s'immiscer dans nos dictionnaires, que ce soit par la grande porte des entrées ou par le vasistas des variantes tolérées. Cela dit, je ne plaide ni coupable ni hors sujet : un mot qui change de graphie est bien un nouveau mot, qui vient heurter des habitudes ancrées depuis des décennies, et auquel il importe malgré tout de s'accoutumer, au besoin dans la douleur. Pas forcément pour l'utiliser soi-même (il y a longtemps que les réformateurs ont fait leur deuil de ce doux rêve : ils savent bien qu'en dehors d'une poignée de prosélytes l'immense majorité des gens de mon âge mourront leur accent circonflexe à la main, et voyant dans leur propre disparition un événement tellement grave qu'il mérite bien deux accents aigus). Mais pour le reconnaître dans ses nouveaux atours si d'aventure il vient sonner à notre porte. Ce n'est jamais chose facile car, mine de rien, c'est une remise en cause radicale de notre système de valeurs : quand on s'est répété durant toute une enfance que le chapeau de la cime est tombé dans l'abîme, on s'étonne forcément de ne plus le trouver, du jour au lendemain, au fond de l'abîme en question !

Nous n'avons évidemment pas attendu la nouvelle orthographe, comme on l'appelle aujourd'hui, pour nous aviser que ce français qui nous est si cher n'était pas avare de contradictions, voire d'absurdités. Sans aller jusqu'à s'en réjouir, à l'exemple d'illuminés de mon espèce pour qui ces bizarreries constituent au premier chef le sel de la langue, beaucoup s'en accommodaient. Il est certes cocasse de devoir mettre un seul « l » au verbe alourdir quand il en faut deux à alléger. De devoir refuser un second « f » à l'enflé, au gonflé, et même au boursouflé alors que vous l'accordez sans barguigner au premier essoufflé venu ! Il est tout aussi douloureux de passer pour un imbécile (avec un « l ») chaque fois que l'on n'en met pas deux à imbécillité. Et je ne vous parle pas de certaines règles de syntaxe, comme celle qui nous oblige à écrire que plus d'un élève est venu (alors qu'il suffit de réfléchir un tantinet pour s'apercevoir qu'ils sont au moins deux), mais, en contrepartie, que moins de deux élèves sont venus (alors qu'à tout casser, et fût-ce en maths modernes, ça n'en fait jamais qu'un).

Alors on s'est lancé dans une vaste entreprise de rationalisation, oubliant peut-être pour l'occasion qu'une langue, parce qu'elle est humaine, parce qu'elle est autre chose qu'une construction intellectuelle ex nihilo, ne saurait échapper à ces contradictions-là. On s'est par exemple fait un devoir de mettre un peu d'ordre au sein des familles en alignant la bonhomie sur le bonhomme, la cahute sur la hutte, le relais sur le délai. Dans ce dernier cas, cela n'avait d'ailleurs pas grande importance puisque dans nos gares, et depuis belle lurette, nos Relais H, qui fleuraient bon le zinc et les croissants chauds, se sont vu chasser d'importance par un Relay fort peu hexagonal. Un véritable Frexit linguistique, ou je me trompe fort. Je puis tout à fait comprendre ces régularisations, même si j'ai toujours eu, personnellement, une tendresse particulière pour celui ou celle qui, au sein de la famille, se distinguait. Le tonton anticonformiste qui ne fait rien de ce qu'on lui demande, la mémé iconoclaste qui fait encore parler d'elle trois générations plus tard. Le chariot qui se refuse à rouler carrosse, quand cela lui vaudrait un « r » louche. Mais bon. Il y a dans tout littéraire un fond de matheux qui sommeille, et il faut bien que, de temps à autre, ce prurit de logique trouve à s'assouvir. Ce n'est certainement pas sur ce volet de la réforme que je m'emporterais le plus.

On a voulu en finir aussi avec ces finales fantaisistes qui ont empoisonné, si l'on en croit le chœur des pleureuses de tout poil, des générations de potaches. Sus par exemple aux joaillier, quincaillier et marguillier, sommés de se réconcilier sinon « sur », du moins « avec » un oreiller dont le moelleux se contente d'un « i » avant les deux « l » (la chose a été d'autant mieux accueillie pour le marguillier que l'on n'en avait plus guère entendu parler depuis la dictée d'un certain Mérimée, à une époque où les cuisseaux se suivaient mais ne se ressemblaient pas, c'est vous dire) ! Sus, de même, à une serpillière qui avait l'outrecuidance, pour ne point mélanger torchons et serviettes sans doute, de ne point s'écrire comme sa contrepèterie persillère (il est vrai que le Flamand que je suis et reste aura toujours le loisir d'user d'une wassingue) ! Sus encore, car il convenait de faire un exemple, à tous ces mots de la rime en -ole qui faisaient le mariole avec leurs deux « l » ! Je vous avoue ici que les groles et les guiboles me font une belle jambe. Avec la corolle, j'ai déjà plus de mal, car il faut être dépourvu de tout sens esthétique pour ne point percevoir que, réduite à un « l » unique, la malheureuse n'aura plus autant de gueule au cœur du sonnet. Mais que dire de la charmante et douce barcarolle qui, pour avoir si longtemps bercé nos oreilles, méritait bien un « l » de plus que la gondole qui en était ordinairement le théâtre ?

Passons sur l'arbitraire qui a ici prévalu en s'acharnant sur cette finale-là alors qu'on en laissait beaucoup d'autres indemnes. Je note que le « t » simple d'échalote ne s'est pas rabiboché avec le « t » double de gibelotte, et que l'on a pudiquement fermé les yeux sur les différends qui opposent toujours la tremblote à la bougeotte, la popote à la cagnotte, la jugeote à la bouillotte, la camelote à la chochotte, j'en passe et beaucoup d'ot(t)es, comme on dirait dans les Hauts-de-France. N'oublions jamais que le réformateur, s'il clame haut et fort sa soif de rigueur et d'équité, est un homme comme un ot(t)e, avec ce que cela suppose hélas de parti pris et d'à-peu-près.

On a également réglé leur compte à quelques francs-tireurs dont on a abondamment parlé, et qui ont souvent servi d'étendards à une réforme qui, à l'image de toute révolution, avait besoin, ne serait-ce que pour le symbole, de quelques têtes sanguinolentes à l'extrémité de ses piques. Autant vous dire tout de suite, et au risque d'en décevoir plus d'un dans cette auguste assemblée, que le nénufar avec un « f » ne m'a pas arraché la moindre larme, un peu parce qu'il est conforme, quoi qu'on en pense, à l'étymologie, beaucoup parce que c'est ainsi que j'avais fait sa connaissance chez Proust, et plus encore parce que je trouve que le pachydermique « ph » auxquels beaucoup se raccrochent sied assez peu, finalement, à la fragilité de l'intéressé. Le nouvel exéma est incontestablement de nature à me donner plus de boutons, mais les pragmatiques auront beau jeu de faire valoir que, l'ancienne orthographe ayant toujours cours, l'usager a désormais, et si j'ose dire, une chance au... grattage, une autre au tirage. Mais le véritable crève-cœur aura pour ma part été le sort que l'on a réservé en l'espèce aux appas féminins, d'un coup d'un seul ramenés au niveau ô combien prosaïque de l'hameçon. Je ne passe pas, il s'en faut, pour un féministe militant aux yeux de mes pairs et j'ai même, contre la féminisation sauvage de notre lexique, quelques solides préventions que je détaillerais volontiers si cela n'outrepassait pas les limites du sujet du jour. Mais je me dois de dire là à nos réformateurs — dont Bernard Cerquiglini, qui vient de me précéder à la tribune, n'est pas le moins distingué — qu'ils ont cruellement manqué à la galanterie qui a de tout temps fait la réputation de notre nation. On me pardonnera à cet égard de lire ce que j'en écrivais tout récemment dans ce livre qui vient de paraître (pardonnez-moi cet instant de publicité, mais il faut bien que l'éditeur vive) :

« Voilà un mot qui fleure bon les comédies de Molière ! Dans l'esprit des collégiens que nous fûmes — où l'inexpérience, il faut bien le dire, ajoutait encore au mystère —, ne s'associe-t-il pas irrésistiblement aux formes rebondies de ces accortes soubrettes, lesquelles se contentaient rarement d'être « un peu trop fortes en gueule » ? Qui a pu oublier, par exemple, l'ostentatoire autant qu'hypocrite réaction de Tartuffe devant la pigeonnante poitrine de la plantureuse Dorine ? Las ! il semblerait que le mouchoir qui se tendit pour l'occasion ne dût bientôt plus servir qu'à essuyer nos pleurs : ces appas-là sont condamnés à une mort prochaine, sacrifiés qu'ils se trouvent par la nouvelle orthographe sur l'autel de la présumée cohérence... Certes, ce pluriel ancien d'appât ne se justifie pas plus que ces enfans et parens d'hier, auxquels l'Académie a froidement réglé leur compte en 1835, et qu'il ne viendrait plus à l'idée de défendre aujourd'hui. Certes, s'il fallait toujours qu'une graphie différente distinguât les diverses acceptions d'un seul et même nom, on ne serait pas sorti de l'auberge ! Il n'empêche que mêler charmes et attirail de pêche a, en l'occurrence, de quoi rebuter. L'un des papes de la réforme, André Goosse, admet lui-même que « ramener les attraits du corps féminin à l'esche des pêcheurs ne manque pas de gêner un galant homme ». Argument qui n'aura point suffi, de toute évidence, à faire rendre... gorge à ses collègues du Conseil supérieur de la langue française : le prochain tube de Stromae pourrait bien avoir pour titre : Appas, où t'es ? »

Mais venons-en maintenant à ce qui aura constitué, et d'assez loin, l'arme fatale de la réforme, à savoir la présumée panacée de la soudure. Celle-là avait d'ailleurs pour elle d'avoir été déjà utilisée dans le passé, sans que personne s'en offusquât, sans même, souvent, que le commun des mortels s'en aperçut. Qui sait aujourd'hui, dans le vulgum pecus, que bien avant la nouvelle orthographe, il convenait déjà d'écrire portemanteau sans trait d'union ? Et avec lui baisemain, contrordre, marchepied, tapecul, j'en passe et des moins connus encore ? À dose homéopathique, la chose allait fort bien, et elle permettait même aux émules de Pivot de pimenter leurs dictées de quelques surprises du chef du meilleur effet. De là à ce qu'on la généralisât, il n'y avait donc qu'un pas.

Il faut en outre rappeler que quand nos réformateurs avaient tenté de simplifier la règle du pluriel des noms composés, ils n'avaient pas déclenché que des vivats. Jean-Pierre Colignon, qui est passé par cette tribune il y a deux ans, n'a jamais avalé, par exemple, que l'on mît un « s » au ciel de gratte-ciels dès qu'ils sont plusieurs. Bernard Cerquiglini (je ne le fais pas parler, rassurez-vous, sinon il va me faire valoir à juste titre, comme Macron à Mme Le Pen, qu'il n'a pas besoin d'un ventriloque) lui rétorquerait sans doute qu'il se méprend sur la nature du mot composé, et qu'il serait vain de vouloir assimiler ce dernier au groupe syntaxique qui lui a donné naissance ; en d'autres termes, qu'il faut cesser de raisonner quand on met un nom composé au pluriel. Mais les habitudes sont tenaces, et l'usager répugne encore à mettre un « s » aux aux aide-mémoire, aux chasse-neige et aux rabat-joie, sous prétexte qu'il n'y a là-dessous que de la mémoire, de la neige et de la joie. Que dire au singulier, où l'on rit encore du sèche-cheveu sans « x » spécialement conçu pour Giscard, d'un tire-fesse sans « s » qui manque pour le moins de fondement ou encore du porte-avion sans « s », lequel ne se défend que quand il est question de notre Charles-de-Gaulle : le malheureux a eu tellement de problèmes d'hélice, à une certaine époque, que l'on finissait en effet par se demander s'il n'était pas prudent, pour lui épargner de trop fréquents retours à la rade, de lui en faire porter un à la fois ! Et je m'en voudrais d'ajouter à cette épine qui est restée plantée dans le pied de la réforme cette incongruité que j'ai il y a peu exhumée du Petit Robert : si celui-ci, en moderniste qui se respecte, milite bien pour le casse-pied sans « s » au singulier, ce qu'encore une fois chacun peut comprendre, je ne m'explique pas son casse-couilles avec un « s ». Sur ce qui a pu, au dernier moment, retenir Alain Rey et ses troupes dans leur ardeur réformatrice et les amener à traiter différemment le casse-couilles et le casse-pied, on ne peut que se perdre en conjectures. Pas question de se retrancher derrière le sens : il n'est que trop clair que, révérence parler, on casse les couilles de la même façon qu'on casse les pieds. Serait-ce qu'aux gens du Robert les choses de la vie sont apparues plus proches l'une de l'autre, plus solidaires pour tout dire, que des pieds, par nature plus indépendants ? Est-ce pour cette raison qu'ils ont voulu les mettre dans le même sac (scrotal) ? Pour illustrer la réforme, bien leur aurait pris de se souvenir de l'un de nos anciens présidents de la République, Jacques Chirac pour ne pas le nommer, réputé pour tenir en privé des propos de corps de garde. Le Canard enchaîné ne nous a-t-il pas révélé un jour que son expression favorite, quand il entendait montrer combien les critiques le laissaient de marbre, n'était autre que : « Ça m'en touche une sans faire bouger l'autre ! »

Si après cela on n'est pas persuadé que l'atteinte peut être unilatérale, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle...

La soudure, voilà donc la solution ! Plus de nom composé, plus de problème de pluriel ! Va pour le piquenique et le tirebouchon, le boutentrain et le millepatte (une escroquerie de toute façon, puisque le drôle en a, au pis aller, sept cents et des briquettes), le branlebas et le croquemonsieur, tout ça en un seul mot ! Et tant pis si quelques laissés-pour-compte sont passés entre les mailles du filet, comme ce touche-à-tout qui, au contraire du brisetout, du faitout, du fourretout, du mangetout, du mêletout, du risquetout et du passepartout, a conservé ses deux traits d'union : on ne saurait penser à tout ! Tant pis également si l'on peine, à l'occasion, à s'expliquer les différences de traitement d'un mot à l'autre : si, par exemple, le pissefroid s'est soudé, le pisse-vinaigre est resté composé, au risque de devoir, avec le « s » du pluriel, pisser des vinaigres divers et variés. Mais où trouver une telle vessie ? Je serais ravi qu'on éclairât ma lanterne...

Tant pis encore si, plus souvent qu'à leur tour, ces sains principes s'avèrent résolument contre-productifs (?). Les réformateurs n'avaient, en 1990, pas de mots trop durs pour stigmatiser les graphies multiples au sein de notre lexique. C'est qu'il fallait en finir avec ces trois, quatre, voire cinq façons différentes d'écrire un seul et même mot. Autant entendre, aujourd'hui, certains candidats à la présidentielle plaider pour la moralisation de la vie politique et la transparence de leurs rémunérations ! Je n'en veux pour preuve que le mot pare-choc. Jadis, en ces temps obscurantistes de l'orthographe traditionnelle, on ne disposait en tout et pour tout, concernant celui-là, que d'une forme unique, au singulier comme au pluriel : pare-chocs. Avec un « s » dès le singulier, tant il paraissait évident que le bidule était destiné à protéger contre plus d'un choc. (Surtout, il va sans dire, si c'est madame qui conduit. Non, ne protestez pas, mesdames, c'était seulement pour m'assurer que vous suiviez ! Et aussi pour faire oublier mon accès de féminisme de tout à l'heure, je ne voudrais pas que ma réputation soit durablement entachée par ce moment d'égarement.) Que se passe-t-il aujourd'hui ? Je vous le donne en mille : Larousse a opté pour le modèle du porte-avion, soit pare-choc au singulier, pare-chocs au pluriel ; Robert pour la soudure, soit parechoc au singulier, parechocs au pluriel. Quatre formes différentes, donc, auxquelles, au singulier, il convient d'ajouter la traditionnelle, pare-chocs, laquelle, on le sait, restera d'actualité jusqu'à ce que mort de puriste s'ensuive. Ça nous en fait cinq pour le prix d'une, et encore merci aux Rectifications : l'orthographe traditionnelle en avait rêvé, la nouvelle orthographe l'a fait !

Parce que l'on pourrait en parler des heures et qu'il faut savoir se limiter, vous me permettrez de clore ce propos sur un regret éminemment personnel, dût-il vous paraître bien marginal : je ne me fais pas à la nouvelle graphie, soudée là encore, de l'adverbe clopin-clopant. Pourquoi diable est-on allé s'attaquer à celui-là ? D'abord, il ne m'a jamais semblé qu'il posât un quelconque problème sous le rapport du pluriel : adverbe il était, invariable il ne pouvait qu'être. Pourquoi, à partir de là, troquer contre l'insipide clopinclopant ce petit bijou d'asymétrie claudicante que constituait la graphie d'hier ? Un « t » à clopant, comme il sied à un participe présent, celui de l'ancien verbe cloper, « boiter », disparu depuis lors en... fumée ; pas de « t » à clopin, puisqu'il s'agit d'un ancien substantif qui signifiait précisément « boiteux ». On nous objectera que rien n'a changé de ce point de vue, mais la disparition du trait d'union fait, que comme pour la voiture de ce Corniaud de Bourvil, ça va beaucoup moins bien boiter, maintenant ! Le nom composé rendait à merveille la démarche saccadée et irrégulière qu'il avait pour mission de traduire, ledit trait d'union faisait ressortir le déséquilibre : six lettres d'un côté, sept de l'autre. Il n'en restera bientôt plus que treize, pour notre malheur...

On va encore, c'est sûr, me traiter de poète, et je sens parfaitement, croyez-le bien, ce que le terme pèsera de commisération dans l'esprit de certains. Il reste à savoir si notre langue est en de meilleures mains quand elle se trouve entre celles des seuls techniciens.